La fortune des Rougon d’Emile Zola : politique, escroquerie un jour, escroquerie toujours…

Une certaine image de l’histoire

Un des principaux intérêts du roman réside dans son rapport particulier à l’histoire. En effet, l’action se passe pendant le coup d’état de Napoléon III, qu’il veut dénoncer. Et pourtant, quasiment rien ne nous est dit de ce coup d’état. Tout va se lire par un effet de décalage, par le récit de ce qui se déroule à Plassans, petite ville de province imaginaire, inspirée très fortement d’Aix-en-Provence pour son cadre, et de Lorgues pour les évènements qu’elle va vivre.

Pierre Rougon, fils d’une femme marginale et d’un jardinier, est un paysan parvenu grâce à son mariage avec Félicité Puech. Grâce à elle, il accède au statut de commerçant. Cependant, malgré toutes les manœuvres qu’ils font leur vie durant, ces deux-là ne parviennent jamais à séduire la fortune, et restent au seuil de ce monde des riches dans lequel ils crèvent d’envie de pénétrer. Aigris par leur manque de chance, teigneux, plein de fiel, ils sont prêts à tout pour réussir.

L’arrivée de la seconde république est fêtée à Plassans à la fois par les bourgeois et les ouvriers. Tous sont solidaires dans un bel élan républicain, bien contents de récupérer le pouvoir des mains de l’aristocratie. Mais lorsque le peuple veut aller plus loin et transformer la révolution politique en révolution sociale, les bourgeois virent complètement de bord et entrent dans la réaction. Ils veulent l’ordre, à n’importe quel prix, sont terrorisés par les ouvriers qui pourraient leur voler leur fortune durement acquise par le travail des autres et l’exploitation des plus faibles. Et puis le commerce a besoin de calme pour se développer. Pierre et Félicité accueillent dans leur salon les réac de tous poils, qu’ils soient légitimistes, bonapartistes, orléanistes…

Soudain le coup d’état éclate, acclamé par tous ces bourgeois qui même s’ils n’approuvaient pas Bonaparte, admirent le redresseur de l’ordre, celui qui remettra le peuple à sa place. Mais panique à bord lorsque les ouvriers, désireux de sauver la république et de faire respecter la constitution, s’insurgent et forment une colonne dont le rêve est de rejoindre l’ensemble du peuple français insurgé pour sauver la liberté, la France et la république… Pauvres et naïfs ouvriers qui ne savent pas encore qu’ils sont les seuls à se révolter, et que bientôt ils seront tous massacrés, et de libérateurs et défenseurs de la patrie, considérés comme des rebelles et des ennemis de cette patrie que pourtant ils aimaient tant.Afficher l'image d'origine

Les insurgés traversent Plassans, et ne laissent dans la mairie que quelques hommes dont Antoine Macquart, le frère de Pierre, républicain paresseux, voleur, d’une totale mauvaise foi, qui pense que le coup d’état va lui permettre de vivre aux dépens de la société, à se vautrer dans la mangeaille et la fainéantise. Pierre réunit quarante-et-un partisans qu’il arme jusqu’aux dents, avec l’aide desquels il reprend victorieusement et courageusement la mairie des mains de trois ou quatre républicains endormis. La légende court dans toute la ville le lendemain, célébrant le courage et l’abnégation de tels hommes, la grandeur et la bravoure de leur acte. Pierre se voit un vrai César, un Achille, et se gargarise du bruit de la seule balle tirée dans l’entreprise, qu’il a entendue siffler à son oreille !

Mais peu à peu l’inquiétude renaît dans la ville. Qu’est devenue la colonne des insurgés ? Ne risque-t-elle pas de revenir, de faire payer à la ville son attitude réactionnaire ? Le coup d’état a-t-il réussi ou les ouvriers ont-ils repris le pouvoir ? L’angoisse suinte à toutes les portes, les rumeurs mesquines surgissent, on se moque de Rougon, on le discrédite. Par son exploit finalement bien médiocre, n’a-t-il pas mis toute la ville en danger ?

C’est alors que Pierre et Félicité, grâce à la ruse de celle-ci instruite du succès du coup d’état par une lettre de son fils Eugène qui vit à Paris, montent une action abominable qui les mettra à jamais sur un piédestal aux yeux de la ville. Ils aident Antoine Macquart à s’échapper, le soudoient pour qu’il réunisse ses quelques amis républicains restés à Plassans et organise une attaque de la mairie. Pierre se cache avec ses partisans encore une fois armés jusqu’aux dents dans la mairie. Ils attendent l’arrivée des républicains à qui Antoine a juré que la mairie était vide, et ouvrent le feu sur eux sans aucune hésitation. Quatre hommes sont tués, et Pierre insiste pour que leurs corps soient laissés à la vue de tous dans la rue. Au petit matin, les habitants de Plassans terrorisés par la fusillade de la nuit défile devant ces cadavres, les reluque avec complaisance, va jusqu’à les tripoter pour vérifier leur authenticité. Et le concert de louanges s’élève au sujet de Pierre. Il a acquis sa légitimité dans le sang, c’est un homme vrai, un homme d’action, un homme fort qui les a tous sauvés d’un danger incommensurable. Lui dont l’action était remise en cause la veille, et le courage raillé, fait désormais l’unanimité, c’est l’homme qu’il faut à Plassans.

Quel rapport avec le coup d’état à Paris ?

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Le 2 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la deuxième république, Afficher l'image d'originenon réélligible en raison de la constitution, s’est rendu maître du gouvernement par l’arrestation des députés de l’opposition.

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Il publie une déclaration dans laquelle il prétend avoir agi dans l’intérêt de la France pour maintenir l’ordre gravement menacé. Mais le lendemain, calme plat en ville, quelques foyers de résistance sont rapidement dissous, personne ne s’agite vraiment. Sa position devient délicate, de quel danger a-t-il sauvé la France ? Le lendemain, 4 décembre, ses soldats ouvrent le tir sur la foule et tuent plus de 300 personnes. Le mythe s’installe, Bonaparte a sauvé le pays de ces terribles rebelles, a protégé la France d’une guerre sociale qui se préparait et que ces terribles républicains fomentaient contre les notables.

Cette lecture, passionnante, est en même temps un peu effrayante. A quoi sont prêts les hommes pour obtenir le pouvoir ? Cela rejoint la lecture de Zweig pour qui les guerres mondiales sont le résultat de la manipulation des peuples par des hommes avides de pouvoir et d’argent. Je ne parlerai pas de notre époque dont je ne maîtrise absolument pas les données politiques, mais je pense que cela donne à réfléchir…

Un roman fondateur

La Fortune des Rougon est le premier roman du cycle des Rougon-Macquart, il permet de planter le décor, installe les racines de cet arbre généalogique que Zola va se faire un plaisir de développer dans chacun des romans suivants. la fortune des RougonEn effet, nous rencontrons Adélaïde Fouque, jeune femme orpheline un peu sauvageonne sur les bords malgré sa fortune. Elle accepte d’abord les lois sociales en épousant Rougon, un jardinier un peu grossier dont elle a un fils, Pierre Rougon. Puis devenue veuve, elle n’écoute plus que sa nature passionnée et sauvage et vit librement avec son amant Macquart, un contrebandier détesté de tout le faubourg. Elle a deux enfants naturels de cet homme, Antoine et Ursule Macquart. Le roman installe encore une troisième génération avec les petits-enfants d’Adélaïde, appelée désormais familièrement Tante Dide :

  • chez Pierre Rougon, devenu un commerçant qui n’arrive pas à faire fortune : Eugène Rougon l’aîné qui partira faire de la politique à Paris (cf Son Excellence Eugène Rougon), Aristide Rougon (bientôt appelé Saccard, cf La Curée et L’Argent) qui fera de la finance, et enfin Pascal, le bienheureux Docteur (cf Le docteur Pascal), seul personnage un peu humain de cette famille, puis deux filles, Marthe qui épousera son cousin François Mouret (cf La Conquête de Plassans), et Sidonie (nombreuses apparitions dans le cycle).
  • chez Antoine Macquart, républicain profiteur et paresseux, on assiste à la naissance de Gervaise, la malheureuse blanchisseuse de l’Assommoir, de Jean (La Terre) et de Lisa (Le Ventre de Paris).
  • chez Ursule Macquart, mariée Mouret, naissent François Mouret (qui épouse sa cousine Marthe Rougon), Hélène (cf Une Page d’amour) et Silvère, un des héros du roman qui nous occupe.

La lecture de ce roman prépare donc toute l’architecture du cycle romanesque, à la fois au niveau des personnages, mais aussi au niveau du thème de l’hérédité. En effet, on nous présente la fêlure initiale, cette folie de la Tante Dide, exacerbée par la mort de son amant puis par les horreurs commises par ses enfants, et que ses crises transforment peu à peu en une sorte d’arbre sec.

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