Le monde d’hier de Zweig, l’histoire du côté de l’Autriche

Je suis une admiratrice inconditionnelle des nouvelles de Stéfan Zweig, que je fais lire à mes lycéens avec un succès jamais démenti. En général, c’est avec la nouvelle Le Joueur d’échecs Afficher l'image d'origineque j’arrive à faire découvrir le plaisir de la lecture à ceux qui pensent être fâchés définitivement avec les livres.

J’ai acheté il y a bien longtemps déjà ce livre Le Monde d’hier, mais je n’avais jamais trouvé le temps de l’ouvrir. Or, il se trouve qu’au programme de l’agrégation, pour l’oral, nous avons comme thème de littérature comparée « romans de la fin d’un monde », et que la bibliographie complémentaire recommande de lire ce livre de Zweig. Aussi, en bonne procrastineuse que je suis, au lieu de lire les livres au programme, j’ai commencé par les lectures complémentaires !

Il s’agit d’une sorte de témoignage de Zweig sur le monde qu’il a connu depuis sa jeunesse en Autriche jusqu’à l’âge adulte qu’il passera à écrire et voyager, pour se terminer tragiquement par l’exil. Zweig ne nous livre pas une autobiographie. Il parle en son nom propre, dit « je », mais ne nous donne aucune indication sur sa vie personnelle (il mentionne une fois par hasard sa première femme, puis tout aussi anecdotiquement sa deuxième femme sans que nous sachions ce qu’il est advenu entre temps). Il raconte ce qu’il voit des évènements historiques, comment il les comprend, et surtout analyse l’atmosphère de son époque, l’esprit du temps. Il montre ainsi combien personne ne croyait à la guerre, et ceci avant chacune des deux guerres mondiales. Comment les gens avaient totalement confiance en leur gouvernement en 1914, et pensaient ainsi que si leur pays étaitmonde_d_hier entré en guerre, c’était parce que réellement leur gouvernement avait fait son maximum pour l’éviter mais avait dû s’y résoudre à cause de la noirceur du camp d’en face. Il analyse les signes pré-coureurs de la catastrophe à rebours, montrant comment ni lui ni personne n’a su les entendre et les comprendre. Zweig adopte pendant la première guerre mondiale l’attitude la plus neutre possible et montre la difficulté d’être pacifiste dans un pays en guerre où une telle position est jugée comme anti-patriotique. Pourtant peu à peu le public comprend ce qu’est la guerre, l’absurdité du conflit, et la manipulation dont il a été victime. Aussi les écrits de Zweig ne font-ils plus scandale, il retrouve un lectorat, il accompagne l’émergence d’une conscience anti-militariste et universelle.

J’ai trouvé ce livre passionnant à bien des égards. Tout d’abord, nous apprenons à l’école l’histoire de façon assez sèche, comme une suite d’évènements. Zweig la nourrit au contraire de ses impressions, de ses ressentis, de son analyse de l’époque. D’autre part, il a vécu les évènements comme autrichien (puis pour la seconde guerre mondiale comme juif autrichien). Appartenant au monde germanique, il parle de personnages politiques pour lui majeurs dont je n’avais moi jamais entendu parler. J’ai trouvé parfois très amusante la vision qu’il a de la France, un peu enchantée et naïve, mais tellement rafraîchissante. le monde d'hier zweigEnfin, par sa position d’artiste à l’écart du monde politique, il n’hésite pas à en révéler les manipulations. Il montre ainsi très bien comment l’attentat contre l’archi-duc François-Ferdinand, héritier de la couronne autrichienne, dont nous avons appris qu’il fut l’élément déclencheur de la première guerre mondiale, n’a en fait pas été vécu du tout comme désastreux par le peuple autrichien qui détestait cet héritier et préférait largement celui qui prit sa place. Après l’émotion première, la vie est rapidement revenue au calme à  Vienne. Ce sont les journaux et les politiques qui, quelques semaines après l’évènement, lui donnèrent l’ampleur que nous lui connaissons.

Enfin, si Zweig n’a pas eu à souffrir directement des horreurs infligées au juifs pendant la seconde guerre mondiale, il montre toute la souffrance psychologique dont il a été victime. Auteur autrichien mondialement connu, traduit dans de nombreuses langues, ses livres ont été retirés de la vente dns toute la zone conquise par les nazis, et brûlés en public comme littérature dégénérée. Il fuit son pays car il est juif, et est mal accueilli en Angleterre car il est autrichien. Il se retrouve apatride, ne sachant jamais s’il sera accueilli et protégé ou renvoyé. Certains de ses amis internationaux lui tournent le dos, quant à ses amis autrichiens, il ne sait s’il peut penser à eux sereinement ou s’ils sont morts.

Le livre s’achève en 1940-41, et on sent déjà ce souffle tragique et désespéré qui le conduira au suicide avec son épouse très peu de temps après (il a posté le manuscrit à son éditeur la veille de sa mort). Et pourtant, ce livre m’a paru dégager beaucoup d’espoir malgré tout. On sent que derrière la folie des hommes, derrière le machiavélisme des gouvernements et des industries, survivent des hommes à l’idéal véritablement humaniste et universel, des hommes de culture, ouverts au monde et fervents défenseurs de la paix. A nous de faire vivre l’esprit qui fut celui de Stéfan Zweig et de tant d’autres.

Voici la version actuelle en poche de ce livre :

Une réflexion sur “Le monde d’hier de Zweig, l’histoire du côté de l’Autriche

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