Lire les Pensées de Pascal : de l’ennui à la poésie

Lorsque j’ai vu que les Pensées de Pascal étaient au programme de l’agrégation, je suis restée assez dubitative. Je n’avais jamais lu ne serait-ce qu’un minuscule extrait de cette oeuvre. J’imaginais ça comme des Essais à la Montaigne sorte de réflexion sur l’homme, la vie… Aussi lorsque j’ai reçu le livre et essayé de le lire, ça a été la douche froide. Je n’y comprenais rien, mais alors rien de rien. Les premiers fragments sont elliptiques, me semblaient n’avoir ni queue ni tête. J’ai tâché de me renseigner sur l’auteur et là nouvelle douche froide : un apologiste appartenant au parti janséniste (des catholiques pas très rigolos…) qui a écrit sur la religion. Misère de moi… Au sens propre d’ailleurs puisque l’une des liasses s’appelle Misère, une autre Ennui… Lui qui voulait terrasser les athées, il avait réussi son coup ! Certes peut-être pas de la façon dont il l’aurait souhaité…pensées pascal découvrir lire

Mais croyez-le ou non, peu à peu la magie des mots s’est faite, et je me suis mise à apprécier cet auteur, à trouver qu’il écrivait quand même drôlement bien, et finalement à me prendre de passion pour certains fragments, certains courts extraits qui résonnent à mes oreilles comme de très beaux poèmes. Et maintenant je les récite avec délectation, et je me repais de la musique de ces mots, de la force de ces images dressant un tableau noir et effrayant de la condition humaine. Suivez-moi, partons explorer cet imaginaire si effrayant, mais fascinant (F 230 signifie fragment 230 de l’édition de Philippe Sellier chez Classiques Gallimard).

L’homme maudit par le péché originel est rabaissé au rang de la bête, « les pêcheurs lèchent la terre » (F 653), et même de la boue (« ver et terre » Fr 751). Il n’est rien, perdu entre deux infinis, « il est un milieu entre rien et tout » (F 230), il se trouve abîmé dans « l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent » (F 102). Son destin se résume à « la mort, la misère, l’ignorance » (F 166). Pourtant, il rêve de retrouver sa grandeur originelle, d' »édifier une tour qui se dresse à l’infini » (F 230), mais le sol est fuyant, instable, « il glisse et fuit d’une fuite éternelle ». Tout lui échappe, il ne peut s’appuyer sur rien : « rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l’enferment et le fuient » (admirable travail des sonorités dans ces deux derniers extraits du F 230, écoutons les [f] de la fuite et les [i] stridents de la souffrance), ce qui le fait terriblement souffrir, car « c’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède » (F 626). Et sa souffrance est d’autant plus grande car « c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut » (F 155).

L’imaginaire pascalien en vient à dresser un tableau virant au fantastique de la vie terrestre, sur cette « malheureuse […] terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent » (F 460), la terre est un immense espace sombre et noir, dans lequel « nous marchons dans l’obscurité » , seulement éclairé par les flammes des fleuves maudits de Babylone.

L’homme est perdu, égaré, condamné à l’ignorance. Pascal nous décrit cet « homme sans lumière abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant » (F 229). Au milieu de cette immense terre de marécages malsains, l’homme se retrouve réduit au statut de « roseau, le plus faible de la nature » (F 231). L’auteur se demande « quelle chimère est-ce donc que l’homme, quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige, juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers ! »

Evidemment, il ne faut pas réduire Pascal à cette image effrayante poétique et sombre qu’il nous présente de l’homme. C’est celle qui m’a le plus marquée et touchée par sa force poétique, mais Pascal est protéiforme, il se montre également fort habile rhétoriqueur, sachant démonter l’argumentation adversaire, et conduire avec souplesse dans son raisonnement personnel, il fait preuve d’une très grande connaissance de la Bible qu’il cite abondamment, il veut donner à l’homme l’espoir en la foi et en Dieu. Son style peut se faire imitation des versets bibliques, le fragment 749 est significatif à ce sujet, qui parle de l’agonie de Jésus dans une litanie envoûtante. On peut comme moi ne pas être sensible au message chrétien, mais être cependant profondément touché par la beauté des mots, des sons et du rythme incantatoire des versets.

C’est un livre qu’il est difficile de lire du début à la fin de façon linéaire. A chacun de faire son parcours personnel dans ces « papiers d’un mort » (les Pensées sont en fait la retranscription de tous les papiers trouvés sur le bureau de Pascal après son décès, d’où l’état très varié et disparate des textes, même si beaucoup sont des brouillons pour l’Apologie de la religion chrétienne qu’il projetait de composer). Philippe Sellier est vraiment un immense spécialiste de cet auteur, et ses études sont celles qui m’ont le plus aidée à l’apprécier.

Pour ceux que cette lecture stimulante tenteraient, voici l’édition du programme :  

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