Conseils au bon voyageur, Victor Segalen

Aujourd’hui j’ai envie de vous partager un poète que je ne connaissais pas avant de le faire étudier à mes élèves, et pour qui j’ai eu un véritable coup de foudre cette année-là. Il s’agit de Victor Segalen, et de son recueil Stèles.

poésie voyage aventure libérationElles sont des monuments restreints à une table de pierre, haut dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats. On les heurte à l’improviste : aux bords des routes, dans les cours des temples, devant les tombeaux. Marquant un fait, une volonté, une présence, elles forcent l’arrêt debout, face à leurs faces. Dans le vacillement délabré de l’Empire, elles seules impliquent la stabilité. […]

Le socle se réduit à un plateau ou à une pyramide trapue. Le plus souvent c’est une tortue géante, cou tendu, menton méchant, pattes arquées recueillies sous le poids. Et l’animal est vraiment emblématique ; son geste ferme et son port élogieux. On admire sa longévité : allant sans hâte, il mène son existence par-delà mille années.

Extrait de l’Avant-propos

Voici l’un des poèmes de ce recueil, intitulé « Conseils au bon voyageur » :

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la : plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu’à la foule.

Garde bien d’élire un asile. Ne crois pas à la, vertu d’une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,

Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve Diversité.

Ce poème, au-delà d’un ensemble de conseils pour voyager, pour aller librement à la découverte du monde, dans son étrangeté et son immensité, faisant fi de ses préjugés et de ses peurs, donne également un itinéraire de libération morale. L’écriture très libre du poème illustre cette exaltation de la liberté qui se lit à chaque vers. Le but de la vie est de multiplier les expériences. La dernière strophe du poème propose une métaphore de cette vie d’expérience les « remous pleins d’ivresses du grand fleuve . C’est donc une invitation à se jeter dans les expériences fortes de la vie, à ne jamais s’arrêter dans une attitude donnée qui se transformerait rapidement en un conformisme social et moral.

Je ne sais pas si j’ai la force de vivre ainsi, mais j’aime lire ce poème, et j’aime feuilleter ce recueil. Je trouve dans cette lecture une grande vague d’air, l’impression de sentir le vent violent de l’océan sur mon visage. J’y lis le souvenir de certaines de mes randos, l’espoir de nouveaux voyages et de nouveaux horizons.

poésie liberté expérimentation expériences

Edition originale du texte

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